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Séquence 1 : L’histoire de Mister Peep — Mur — Tuerie rimbaldienne (textes de Sébastien Ayreault)

  • Photo du rédacteur: Les noix
    Les noix
  • 16 mars
  • 5 min de lecture



L’histoire de Mister Peep

Il s’est levé un matin, au fond de la Caroline du Sud, il s’est pris les pieds dans le tapis, il est tombé, la tête a fait « crac » et il est mort. Sa femme dormait encore. Ensuite, il a fallu déménager, régler les affaires d’assurances, vendre la maison, rembourser les cartes de crédit. Je la vois encore arriver avec sa valise et sa grande cage, l’oiseau dedans. Mister Peep. Et l’angoisse me rouler dessus, penser : faut que je trouve un moyen de mourir avant que ces choses m’arrivent. On a installé le volatile dans la salle du soleil, on s’est assis au salon, et puis elle a dit : « J’ai entendu le crac, ça m’a réveillé, pauvre Paulo… » 

Après quelques semaines, Maddy est partie vivre dans une maison de retraite et on a hérité de l’inséparable. Il chantait le matin, il chantait le soir, il dormait la journée. Je n’en pouvais plus, il me brisait le cœur : ma femme a ouvert la cage. Trois jours plus tard, il n’avait toujours pas mis le bec dehors. J’ai compris ça. Je bosse avec un tas de vieux mecs, les jambes toutes tordues : « Que veux-tu qu’on foute de notre temps ? Ici, c’est tout aussi bien ! »

Un jour, en fin d’après-midi, on l’a trouvé près de la fenêtre, baignant dans un rayon. Il a tourné sa drôle de tête sur son drôle de cou, il nous a regardés, il a fait : « Peep-peep ». Victoire ! J’ai ouvert une bouteille de vin. Mister Peep, j’ai dit, tu viens de trouver le dur chemin de la liberté. Et puis il est mort. Juste comme ça. Le cœur s’est arrêté. Terminé. Raide sur le parquet. 

— Merde, alors !

J’ai trouvé une boite à chaussure, je l’ai enroulé dans du papier alu, et je suis parti l’enterrer au fond du jardin. Parce que je suis un type bien. D’ailleurs, je l’écris ici, je veux être incinéré, mes cendres jetées à la mer. Il est hors de question qu’on me colle dans une boite six pieds sous terre. Je veux être poisson, requin marteau au fond des eaux, sans peur, sans mémoire, sillonnant les profondeurs.

So long, Mister Peep.


Mur

Je me souviens, il vivait dans le jardin de devant, il s’appelait Mur. Ou plutôt : John McEnroe, Bjorn Borg, Jimmy Connors, mais jamais Ivan Lendl, sûr. Et je me battais comme un diable, de Roland Garros à Wimbledon, la sueur me roulait sur les joues, coups droits, revers, qui me revenaient en pleine face à mille à l’heure. À l’est, le soleil tombait, je levais les poings au ciel, j’étais numéro UN.

Je me souviens d’une autre réalité. Plus cinglante. Moins drôle. Je me souviens de mon premier et dernier tournoi de tennis. J’avais dix ans. Cette rage, et puis les larmes qui me coulaient en rivière. Je ne voyais plus rien. Ni les lignes, ni la balle. Sentant que j’allais perdre la partie, j’ai coupé court et balancé ma raquette sur l’adversaire. Ils m’ont viré du club. Mon père m’a pris par la main et il m’a dit : « Et si on allait jouer au foot, hein ? »

Je me souviens, un samedi matin, le match allait commencer, on finissait l’échauffement. Fred a tiré un boulet de canon et comme les adversaires nous lorgnaient par la lucarne, pour les impressionner, j’ai plongé et suis parti m’écraser tête la première contre le poteau. Je me souviens. Ils ont bien ri. 

Je me souviens des matchs de l’équipe de France à la télé, recroquevillé dans le canapé, avec mon père qui fumait ses Gauldos. Si c’était un mardi soir, je pouvais voir tout le match. Un mercredi ? Alors seulement la première mi-temps. Demain, école. Je me souviens de Platini. Mais surtout de Rocheteau. Tout le monde disait que c’était une brêle. Les gens se foutaient de sa gueule. Les gens, faut pas chercher, on leur dit colline, ils en font montagne, et puis ça dégringole des sommets en avalanche. Plein la tronche.

Je me souviens des petits matins d’hiver, seul dans les buts, à me les geler des pieds jusqu’au nez. Et le cuir du ballon qui venait parfois me froisser les joues, ça picotait. 

Je me souviens, les terrains n’étaient pas plats, ils bombaient au milieu. Alors un jour, j’en ai eu marre, et je suis parti voir ce qui se passait à l’avant. L’entraineur m’a dit de retourner fissa dans ma cage. Il a monté le ton, avec ses yeux rouges et ses lèvres méchantes. Je lui ai dit merde, je suis un attaquant. Je me suis fait virer du club. Alors mon père, il m’a pris par la main, il m’a dit : « Et si on essayait la boxe, hein ? »

 

Tuerie rimbaldienne

Charles s’était mis en tête de flinguer tous les poètes. Il s’était dit comme ça, que s’ils les tuaient tous et qu’il ne restait plus que lui, il pourrait mettre un peu de beurre dans les épinards. La loi, simple et carré, de l’offre et de la demande. Charles était un technicien et il les dézingua un par un. Au fusil, au couteau, à la scie, à mains nues. Du sang partout. Dans les journaux, à la télé, personne ne s’en soucia vu que personne ne s’était jamais soucié des poètes vivants. Là fut son erreur de jugement. Quand il rentra chez lui, épuisé après de longues années de tueries, ils étaient tous devenus célèbres, sauf lui. 





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En savoir plus sur Sébastien Ayreault, écrivain poète

Originaire du Maine-et Loire, à 18 ans, Sébastien prend la route et part explorer d’autres latitudes - Paris, Sofia, Katmandu.

Par amour, il a émigré à Atlanta aux États-Unis entre 2005 et 2009 (ça dépend de ses bios sur le Net, et lui et moi trouvons marrant de vous laisser choisir).


Noisette : Sur le site de la chouette revue « L’éponge », vous trouverez quelques épisodes de sa vie là-bas : « Un Français en Amérique en 2023 ».


Il a publié une centaine de textes et nouvelles en revue, en France, en Belgique, aux États-Unis et au Canada. 

Noisette : Perso, je l’ai découvert grâce au n°14 de Dissonances


Les trois textes ci-dessus sont inédits.


En recueils de poésie et en romans papier, c’est surtout chez l’éditeur Au diable Vauvert que vous trouverez ses séquences de vies un peu cruelles. De « Loin du monde » en 2013 à « Pourquoi ça fait si mal » en 2022.


Et sur les RS, essayez donc #bordel_129 sur Insta.


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Références et crédits

Contribution de : Sébastien Ayreault

Images :

• Perroquet, Bernard Laguerre, 2012, CC-BY-NC-ND (flickr).

• Vieux ballon,  ThomasThomas, CC-BY-NC (flickr)

• Couverture de « Pourquoi ça fait si mal », Sébastien Ayreault, éd. Au Diable Vauvert, 2022

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